Tarragone vs Voiron : deux époques de la Chartreuse
De 1903 à 1989, les moines chartreux ont produit en Espagne à Tarragone. Histoire, étiquettes, cotation marché secondaire : comprendre Tarragone vs Voiron pour collectionner intelligent.
Publié le 2026-05-21
Tarragone ou Voiron ? Deux époques, deux légendes
L'histoire de la Chartreuse est marquée par un exil de 86 ans. De 1903 à 1989, les moines chartreux ont été contraints de quitter leur monastère français pour produire en Espagne, à Tarragone. Cette période a créé deux familles distinctes de bouteilles aujourd'hui obsessions des collectionneurs : les Tarragones et les Voiron. Ce guide démêle ces deux univers et leur cotation actuelle.
L'histoire en bref
Avant 1903 — La Grande Chartreuse
La liqueur est élaborée depuis 1605 par les moines de la Grande Chartreuse, près de Voiron en Isère. La recette, initialement médicinale, devient célèbre au XIXᵉ siècle. La production s'intensifie sous la Troisième République.
1903 — L'expulsion
La loi sur les Congrégations de 1901 mène à l'expulsion des moines en 1903. Les pères chartreux partent en Espagne, à Tarragone, emportant leur secret. La distillerie de Voiron est saisie par l'État et confiée à des laïques qui tentent de reproduire le produit — sans la recette.
1903-1929 — Tarragone première époque
À Tarragone, les moines produisent la "vraie" Chartreuse. En France, la production officielle est dévalorisée. Cette période voit la création des fameuses bouteilles "Tarragona" avec étiquette espagnole bilingue.
1929-1989 — Retour à Voiron + double production
Après une décennie de procès, la marque revient aux moines en 1929 et la production reprend à Voiron. Mais Tarragone continue de produire en parallèle jusqu'en 1989, principalement pour les marchés export (Espagne, Amériques).
1989 — Fin de l'aventure espagnole
Fermeture définitive de Tarragone. Toutes les bouteilles produites après 1989 sont françaises (Voiron, puis Aiguenoire à partir de 2018).
Comment distinguer Tarragone et Voiron ?
L'étiquette
- Tarragone : mention "Tarragona — Spain" ou "Compagnie des Pères Chartreux — Tarragona". Texte parfois bilingue espagnol-anglais. Bordures dorées plus chargées.
- Voiron : mention "Voiron — France". Étiquette plus sobre, texte uniquement français (puis multilingue à partir des années 2000).
Le code capsule
Les Tarragones portent des codes spécifiques liés à la production espagnole. Voir notre guide d'authentification pour les détails de décodage.
Le verre
Les bouteilles Tarragone anciennes (1903-1940) ont un verre plus épais et irrégulier, typique de la production espagnole de l'époque. Présence parfois de petites bulles emprisonnées dans le verre.
Le bouchon
Les Tarragones utilisent souvent des bouchons en liège imprimés d'un sceau monastique spécifique "Père Chartreux — Tarragona".
Profils gustatifs : différents ?
Le mythe vs la réalité
Beaucoup d'amateurs prétendent que les Tarragones ont un profil "plus sec, plus végétal" que les Voiron contemporaines. La réalité :
- La recette était identique des deux côtés (les moines la transmettaient)
- Les plantes utilisées pouvaient varier légèrement (provenance espagnole vs alpine française) — c'est la principale source de différence
- Les conditions de vieillissement en cave étaient différentes (climat catalan vs Alpes)
- Sur des bouteilles très anciennes (1903-1940), l'évolution en bouteille sur 80+ ans dépasse largement l'écart d'origine
En pratique, dégustées à l'aveugle, deux experts sur trois confondent Tarragone et Voiron de même époque. Le mythe d'un profil radicalement différent est en grande partie marketing.
Côté marché secondaire
Pourquoi les Tarragones sont si cotées
Trois raisons principales :
- Production fermée : depuis 1989, plus aucune nouvelle bouteille n'arrive sur le marché. Chaque vente réduit le stock disponible. Rareté structurelle absolue.
- Histoire romantique : l'exil des moines, le secret transmis en cachette, la résistance pendant 86 ans — la dimension narrative séduit les collectionneurs.
- Iconicité visuelle : l'étiquette "Tarragona" est instantanément reconnaissable et fait un excellent objet de présentation.
Fourchettes de prix actuelles
| Cuvée | Période | Cote 70cl |
|---|---|---|
| Tarragone Verte | 1903-1930 | 6 000-12 000 € |
| Tarragone Verte | 1930-1989 | 4 000-7 000 € |
| Tarragone Jaune | 1903-1930 | 3 000-6 000 € |
| Tarragone Jaune | 1930-1989 | 2 000-4 000 € |
| Voiron Verte ancienne | 1929-1970 | 800-2 500 € |
| Voiron Verte ancienne | 1970-2000 | 200-700 € |
Investir dans la Tarragone : bonne idée ?
Pour
- Rareté structurelle absolue (production fermée)
- Tendance long terme haussière depuis 20 ans
- Demande internationale (notamment Asie, États-Unis) en hausse
- Bonne liquidité sur le segment 3 000-8 000 € via enchères et marketplace
Contre
- Ticket d'entrée élevé (3 000 € minimum pour une Jaune correcte)
- Risque de contrefaçon très réel — l'achat sans expertise est dangereux
- Marché illiquide au-delà de 10 000 € (peu d'acheteurs sérieux)
- Sensibilité à l'état physique très importante (cf. conservation)
Notre verdict
La Tarragone est le graal de la collection Chartreuse. Si votre budget le permet (≥ 3 000 € par pièce), elle apportera à votre cave une dimension patrimoniale unique. Mais elle exige une expertise rigoureuse à l'achat et un stockage impeccable.
Pour les collectionneurs avec un budget plus modeste, les Voiron anciennes (1929-1980) offrent un rapport rareté/prix très intéressant et bénéficient indirectement du halo Tarragone — leur appréciation à long terme est probable.